Du PIB au PIB ressenti
Extraits d’un article de l’INSEE (octobre 2020)
« Chacun sait qu’en présence du vent, il fait plus froid que le thermomètre ne l’indique. Pour intégrer ce phénomène, les météorologues ont mis au point des indicateurs de « températures ressenties ».
« De même que la température est une mesure imparfaite de l’impact réel de la météo sur la santé humaine, les limites du PIB comme indicateur de performance sont largement admises, tout particulièrement depuis la commission Stiglitz de 2009. Ce rapport avait appelé à aller d’un système de mesure privilégiant la production à un système orienté sur la mesure du bien-être des générations actuelles et à venir ».
« L’étude publiée par l’INSEE (France) en octobre « s’attache à définir et à calculer, pour les pays européens et pour les États-Unis, un indicateur qualifié de PIB « ressenti », en valorisant la dimension monétaire du bien-être national à partir d’informations sur la diffusion de la croissance au sein de la population et des données d’enquêtes relatives à la satisfaction dans la vie des ménages»
- Transcrire l’évolution du bien-être national en équivalent revenu
« L’idée est de s’appuyer sur la notion de revenu égal équivalent dont les économistes Atkinson et Kolm ont été précurseurs. Concrètement, il s’agit tout d’abord d’établir, au niveau individuel, un lien entre bien-être, revenu et différents facteurs affectant le bien-être. Puis au niveau collectif, on calcule, non plus l’augmentation de la somme des revenus comme le fait le PIB, mais l’augmentation du bien-être collectif, monétaire comme non monétaire, impulsé par les facteurs constitutifs. Une dernière étape consiste à traduire monétairement cette évolution en calculant la hausse des revenus qui aurait conduit, sans évolution des autres éléments constitutifs du bien-être, à une hausse équivalente de celui-ci, d’où le terme de revenu équivalent ».
« Depuis les années 2000, cette démarche empirique est possible grâce aux données sur le bien être dit «subjectif » recueillies en interrogeant directement les individus sur leur satisfaction dans la vie ».
- Le niveau de revenu améliore de manière inégale la satisfaction dans la vie
« La première étape consiste donc à établir un lien entre le niveau de vie et la satisfaction dans la vie. Les enquêtes nationales et européennes sur les conditions de vie des ménages comprennent différentes variables socio-économiques, mais également une évaluation du
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bien-être dit subjectif sous forme d’une notation par les enquêtés de leur satisfaction dans la vie sur une échelle de 0 à 10 (10 correspondant à la satisfaction totale) ».
« L’analyse statistique montre la robustesse du lien entre satisfaction dans la vie et niveau de vie, tant à partir des données de quintiles de revenu pour 26 pays européens que de données individuelles nationales ».
« Ainsi, le caractère croissant de la relation satisfaction/niveau de vie est confirmé, mais aussi sa nature concave : la hausse des niveaux de vie a un impact marqué sur la satisfaction dans la vie jusqu’à 20 000 euros par an, qui s’estompe peu à peu entre 20 000 et 40 000 euros. Au-delà, la variation du niveau de vie influe marginalement la satisfaction dans la vie. On ne peut pas pour autant dire que « l’argent fait le bonheur » : c’est plutôt en manquer qui rend plus difficile son accomplissement ».
« En effet, autant de personnes s’attribuent une note de satisfaction de 10 sur 10 parmi les 10 % des plus hauts revenus, que parmi les 10 % les plus pauvres (autour de 7 % dans les deux cas). La différence se fait sur le nombre d’insatisfaits : une personne interrogée sur trois attribue à sa vie une note de satisfaction inférieure à la moyenne dans le premier décile, contre une sur douze pour le décile du haut de la distribution ».
« En outre, la distribution de la satisfaction des 1 % les plus riches est strictement identique à celle des 10 % les plus riches, confirmant l’absence d’effet revenu au-delà d’un certain seuil. Ce lien concave emporte une conséquence importante : le PIB ressenti mesurant non plus l’addition des revenus, mais l’addition des satisfactions liées à ces mêmes revenus, la croissance ressentie est moindre lorsque les inégalités s’accroissent et lorsqu’une part importante de cette croissance profite aux plus hauts revenus ».
- En bien-être monétaire, l’Europe surpasse les États-Unis
« En Europe, de 1980 à 2017, le PIB a augmenté de 1,9 % par an. Dans le même temps, le PIB ressenti a connu une croissance notablement plus faible (1,2 %), en raison de la croissance de la population le PIB ressenti est logiquement une grandeur par tête contrairement au PIB mais aussi du creusement des inégalités à partir du milieu des années 2000 ».
« Mesurées par l’indice d’Atkinson, les inégalités ont augmenté de 50 %, l’indice étant passé de 0,215 en 1980 à 0,313 en 2017 ».
« En 2017, le PIB ressenti est à 18 600 euros pour un PIB par tête de 32 600 euros et un revenu national net par tête de 27 100 euros ».
« Il ne s’agit pas de réviser la richesse par habitant, mais bien d’estimer que la moyenne du bien-être des Européens coïncide avec le bien-être moyen d’une personne disposant d’un revenu de 18 600 euros ».
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Du PIB au PIB ressentis en Europe et aux Etats Unis en 2017
En euros PIB par tête Revenu national PIB ressenti Indice inégalité net par tête par tête Atkinson Etats Unis 47 348 40 272 14 650 0.636 Europe 32 596 27 131 18 638 0.313
Allemagne 41 696 35 280 24 194 0.314 Autriche 43 651 35 699 26 580 0.255 Belgique 40 996 37 707 25 222 0.252 Danemark 55 335 46 373 33 174 0.285 Espagne 28 754 23 728 17 628 0.257 Finlande 42 203 34 953 26 965 0.229 France 38 151 32 122 25 247 0.214 Grèce 20 457 17 148 11 830 0.310 Irlande 66 163 36 490 26 645 0.270 Italie 31 O59 25 746 17 371 0.325 Luxembourg 94 524 53 989 37 358 0.308 Pays bas 47 848 40 144 30 784 0.233 Portugal 20. 585 16 596 11 125 0.330 Royaume Uni 37 865 32 631 22 930 0.297 Suède 50 236 42 692 33 287 0.220
« En 2017, la France apparaît, avec 25 200 euros de PIB ressenti, légèrement devant l’Allemagne, malgré une situation de départ inverse (PIB par tête de 38 200 euros pour la France contre 41 700 euros pour l’Allemagne en 2017), en raison d’un éventail de revenus plus resserré. »
« C’est pour les États-Unis que le prisme du ressenti change le plus la donne. Sous l’angle du PIB par tête, avec 47 300 euros, ils apparaissent 50 % plus riches que la moyenne des pays européens (32 600 euros). En matière de bien-être monétaire collectif, la situation est inverse : le PIB ressenti américain ressort à 14 600 euros, contre 18 600 euros pour la moyenne européenne, en raison de la très forte concentration des revenus en haut de l’échelle. »
- En PIB ressenti, des récessions bien plus longues que celles observées sous l’angle du PIB
« Les cycles économiques apparaissent de nature assez différente lorsqu’ils sont établis à l’aune du PIB ressenti. Les récessions durent notamment beaucoup plus longtemps que vues
3 sous le seul angle du PIB. Ainsi par exemple, lors du « double plongeon », qui a suivi le second choc pétrolier de 1978, le PIB américain s’est redressé à chaque fois en moins d’un an ; dès 1983, le PIB était déjà à 10 % au-dessus de son niveau d’avant crise. Au contraire, dix ans après ce choc économique, le PIB ressenti américain n’avait toujours pas retrouvé son niveau pré-crise ». « Le même phénomène s’est reproduit après la récession de 2007. La France n’échappe pas à ce constat. En 2011, le PIB avait retrouvé un niveau supérieur au niveau pré-crise de 2008 ; en matière de bien-être monétaire ressenti, la récession a duré sept ans de plus, le niveau pré-crise du PIB ressenti n’étant retrouvé qu’en 2017. La gestion des politiques monétaire et budgétaire en Europe a été d’autant plus compliquée que l’Allemagne a retrouvé assez rapidement son niveau de PIB ressenti d’avant crise, contrairement à la France. Outre- Atlantique, ce décalage entre le PIB et PIB ressenti est alimenté par la montée des inégalités post-crise, alors qu’en Europe en général, et en France en particulier, le facteur dominant est démographique : toutes choses égales par ailleurs, il ne suffit pas que le PIB se rétablisse pour que le ressenti s’améliore, mais que ce rebond soit au moins égal à la croissance cumulée de la population ».
INSEE /Analyses n°57 octobre 2020 https://www.insee.fr/fr/statistiques/4797487
Forum Ibn Khaldoun le 5 novembre 2020
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