Articles de référence № 2873

Article de référence : Le Monde en 2035. Le paradoxe du progrès

La revue française « Recherches Internationales » a publié dans sa publication du premier trimestre 2020 des notes de lecture sous la plume de la normalienne, agrégée d'histoire et docteure en histoire contemporaine.…

La revue française « Recherches Internationales » a publié dans sa publication du premier trimestre 2020 des notes de lecture sous la plume de la normalienne, agrégée d’histoire et docteure en histoire contemporaine. Chloé Maurel consacré au rapport de 2017 sur le « Monde en 2035 Vu par la CIA ».

Le Monde en 2035. Le paradoxe du progrès

Revue Recherches Universitaires n° 117 :

« C’est depuis 1979 que le National Intelligence Council des États-Unis fournit des analyses prospectives au gouvernement américain. Fait nouveau, son rapport de 2017 sur le monde en 2035 a été publié, d’abord aux États-Unis, puis traduit en français. Cette analyse est intéressante, car elle donne des pistes plausibles et étayées sur l’évolution du monde, dans différents domaines (sécurité, économie, géopolitique, société…) et dans les différentes aires géographiques (Amérique du Nord, Amérique latine, Europe occidentale, Russie, Asie…). Pour l’écrire, ses auteurs se sont notamment livrés à des entretiens avec 2500 personnes, issues de 35 pays différents. Les grandes tendances dégagées sont le vieillissement des populations de l’Occident et de la Chine, le ralentissement de la croissance économique mondiale, la multiplication des dangers menaçant le monde (terrorisme, nouvelles armes de destruction massive, attaques en ligne) et l’essor d’idéologies d’exclusion, religieuses ou nationalistes, nées des frustrations sociales, au détriment des traditions de tolérance. Le rapport identifie aussi la « courbe de l’éléphant », qui signifie que ceux qui vont s’enrichir sont les classes moyennes des pays du Sud ainsi que les très grandes fortunes mondiales, alors que les classes moyennes des pays riches ainsi que les populations les plus pauvres vont encore s’appauvrir (p. 16). Les auteurs notent que le rôle des États restera important. Cependant, gouverner deviendra de plus en plus difficile. Les tensions entre les États se déploieront sur de nouveaux champs, comme l’espace ou le partage de l’eau (bataille autour des bassins versants des grands fleuves comme le Mékong). Les innovations technologiques créeront de nouveaux métiers, mais « aggraveront les divisions entre les gagnants et les perdants » (p. 36). Les manipulations génétiques (le CRISPR ou « ciseaux à ADN»), les algorithmes, les drones et les biotechnologies susciteront des controverses et des inégalités. L’activisme virtuel et les réseaux sociaux vont remplacer le militantisme politique traditionnel, avec comme effet de polariser et fracturer les populations. Parmi les autres évolutions inquiétantes, le rapport note que « le populisme prendra de l’ampleur à gauche comme à droite » (p. 36) et les religions étendront leur emprise autoritaire, avec le développement de l’intégrisme. Le rapport estime que les idéologies du 20e siècle : socialisme et, dans une moindre mesure, libéralisme, vont perdre du terrain, de même que les syndicats, au profit du nationalisme et des idéologies fondées sur la religion. De plus en plus, on verra des États combinant des éléments de démocratie et d’autocratie ; ces États mixtes seront particulièrement instables.

Les femmes verront leur situation s’améliorer, mais lentement ; de plus en plus de femmes travailleront dans les pays du Sud.

Les pays du Sud connaîtront un développement de l’emploi et un passage de l’emploi informel à l’emploi formel, notamment pour les jeunes et les femmes. De ce fait, l’extrême pauvreté diminuera.

Sur le plan écologique et environnemental, des désastres sont à prévoir, car les populations resteront concentrées dans les zones menacées par la montée des eaux, les inondations ou les tempêtes. Des grandes villes comme Bangkok ou Jakarta sont menacées.

Les grandes villes et leurs dirigeants verront leur influence augmenter (les maires des plus grandes villes du monde ont déjà développé le réseau C40 qui les regroupe).

Un aspect original du rapport est qu’il invente différents scénarios possibles pour l’avenir et présente des extraits fictifs d’articles de journaux du futur. Par exemple : « révolte des “intermittents” à Londres et à New York » en 2021 (p. 97) ; « la Chine achète une île fidjienne inhabitée pour construire une base militaire» en 2019 (p. 99); « le FMI annonce que le taux de croissance de l’Afrique est supérieur à celui de l’Asie» en 2032 (p. 108). Il imagine aussi une grave épidémie mondiale en 2033 (virus H5N1 ou H7N1, qui affectent déjà la volaille en Chine et peuvent se transmettre à l’humain), qui aurait pour conséquence de fortement réduire les voyages internationaux. Il imagine également une guerre indo-pakistanaise en 2028.

Le rapport détaille des prévisions pour chaque aire géographique : il prévoit une continuation de la mauvaise gestion économique et de la corruption en Amérique latine. En revanche, il pense que les pratiques démocratiques vont gagner du terrain en Afrique subsaharienne, même si les dirigeants vont continuer à y mener des politiques autoritaires, paternalistes et de favoritisme ethnique.

Pour l’Asie, le rapport estime que c’est surtout l’Inde qui connaîtra une très forte croissance économique, fondée notamment sur le numérique. Le Japon devrait s’impliquer davantage sur la scène internationale, toujours comme allié des États-Unis. La Chine connaîtra une croissance de ses populations chrétiennes et musulmanes, avec un danger de radicalisation. Par ailleurs, l’Empire du Milieu va se réorienter vers une économie tournée vers le marché intérieur : produire non plus seulement pour l’exportation, mais pour les Chinois. L’Inde, l’Indonésie (malgré des feux de forêt) et le Vietnam s’affirmeront comme acteurs importants. La Chine et l’Inde compteront 10 à 20 % de plus d’hommes que de femmes, ce qui posera des problèmes.

Au Moyen Orient, des sécheresses et le manque d’accès à l’eau potable rendront la vie des populations encore plus difficile. L’Afrique quant à elle connaîtra un dynamisme économique accru, grâce à sa population jeune, qui sera plus urbaine et plus connectée. Mais les États faibles (comme le Soudan du Sud) et les problèmes de sécurité (les chebabs somaliens, Boko Haram, AQMI…) y rendront la vie compliquée et risquée. Et l’Afrique restera vulnérable aux fluctuations du prix des matières premières.

La Russie, elle, mènera une politique étrangère agressive et « cherchera à créer de nouvelles zones tampons à ses frontières, jusque dans l’Arctique, et à protéger des États autoritaires amis, à sa périphérie» (p. 236).

Le rapport estime par ailleurs que l’Europe va être « accablée par les flux migratoires intenses en provenance de sa périphérie instable et souvent menaçante » (p. 241) et qu’elle va connaître un vieillissement accéléré. Quant à l’Amérique du Nord, il estime qu’elle va devenir hostile au libre- échange (les gouvernements auront recours désormais à des mesures protectionnistes) et entrer en

récession et que cette crise se propagera à l’Amérique latine. L’Amérique latine sera par ailleurs lourdement touchée par le fléau du virus Zika. Par ailleurs, un nouvel espace, l’Antarctique, deviendra une zone géopolitique cruciale et le Groenland réclamera son indépendance. Autre changement lié au réchauffement climatique : du fait du réchauffement des océans, les poissons migreront vers des eaux plus froides, d’où une baisse des ressources en poissons. Enfin, l’ONU évoluera peu : « l’ONU de 2035 ressemblera probablement beaucoup à celle de 2016» (p. 375) et sera toujours bloquée par la question du Conseil de sécurité et du veto. L’ONU sera confrontée à un brouillage de la limite entre temps de paix et temps de guerre, et à des groupes non étatiques capables de sérieuses perturbations, ainsi qu’à des cyberattaques, au terrorisme et à des attaques par des armes à longue distance. Si ce rapport dresse des constats réels et des pistes probables pour l’avenir, il n’en reste pas moins qu’il est marqué par un point de vue très néolibéral, favorable au capitalisme et au secteur privé, et que plusieurs de ses points de vue sont discutables: ainsi, quand il affirme que «l’ouverture de l’Asie du Sud au secteur privé […] créera les conditions d’une ère propice aux libertés individuelles » (p. 107) ou qu’il faudra faire travailler les personnes âgées plus longtemps, ce qui «soulagera considérablement la pression fiscale» (p. 331). Le point de vue américano-centré s’observe aussi dans le jugement sur la Russie, jugée pleine d’« agressivité» (p. 236). Au final, cet exercice de prospective s’avère utile et instructif, mais reste marqué du sceau du libéralisme et de l’américano-centrisme. On pourrait souhaiter que ce même exercice soit mené avec cette fois un point de vue nettement plus à gauche, pour servir de guide aux luttes sociales et politiques à mener au niveau mondial dans l’avenir dans un esprit progressiste. »

Article de référence : National Intelligence Council Le monde en 2035 vu par la CIA. Le paradoxe du progrès recherches-internationales.fr/RI117/RI117NdL_Maurel.pdf