Les tendances mondiales en 2040
Tous les quatre ans depuis 1997 la National Intelligence Council publie aux Etats Unis, à l’intention de la nouvelle administration qui s’installe à l’issue des élections, un document de réflexion se rapportant aux tendances à long terme dans le monde, impliquant les plus grands spécialistes dans tous les domaines. Le rapport 2021 est à cet égard particulièrement intéressant. Publié après la pandémie de Covid-19, qui a entrainé une importante crise économique aux Etats Unis et dans le monde, il comporte un certain nombre de réflexions sur les tendances mondiales au cours des deux prochaines décennies se rapportant notamment à la démographie, à l’environnement, à l’économie et à la technologie à même d’apporter des éclairages fort utiles pour les décideurs politiques et économiques sur les grands enjeux et défis du futur. C’est pourquoi, et au moment où la Tunisie s’apprête à engager un vaste programme de restructurations et de réformes pour faire face à la grave crise économique dans laquelle elle se trouve confrontée, il parait indiqué de consacrer l’article de référence du Forum Ibn Khaldoun du mois de mars 2023 à la préface de Piotr Smolar de la version française du rapport de la CIA sur « le Monde en 2040 étant donné la qualité de l’analyse qu’elle comporte et la pertinence des éclairages qui y sont portés. Car comme cela est précisé à la fin de cette préface « Collaboration ou confrontation, violence ou normes partagées, biens communs ou repli nationaliste, fragmentation ou unité imposée par l’urgence : l’avenir n’est jamais écrit, mais les termes de l’alternative posée devant nous, eux, sont déjà` connus. » La Tunisie, quoique soumise à de très fortes pressions pour le très court terme a tout intérêt à rester connectée aux réflexions stratégiques pour ouvrir à notre pays des perspectives de développement prometteuses répondant aux attentes et aux aspirations de sa population.
Préface de la version française De la 7e édition du Rapport sur le Monde en 2040 vu par la CIA des Etats Unis
Par Piotr Smolar (Correspondant permanent du quotidien Le Monde à Washington)
« Le rapport 2021, qui envisage le monde de 2040, était très guette´ dans le contexte éprouvant du Covid-19. Il annonce des bouleversements, en une génération, comme aucune autre n’en a vécu
jusqu’alors dans l’histoire de l’humanité´ : du climat, de la connectivité´, de la biotechnologie, de l’intelligence artificielle. Il dessine des sociétés plus fragmentées, sous tension, confrontées a` des menaces et des enjeux sans frontières.
La population mondiale devrait s’accroitre de 1,4 milliard en 20 ans, pour atteindre 9,2 milliards d’êtres humains. Dès 2027, l’Inde sera le pays le plus peuple´ devant la Chine, mais la plus forte croissance sera relevée en Afrique subsaharienne qui représentera deux tiers du total. Dans nos pays européens, la part des personnes de plus de 65 ans pourrait atteindre 25 %, contre 15 % en 2010. En raison des tensions provoquées par les flux migratoires, certains pays développés devraient choisir de s’ouvrir seulement a la main-d'oeuvre qualifiée, se tournant plutôt vers l'innovation technologique et l'automatisation pour les taches a faible qualification.
L’environnement économique est soumis aux soubresauts de l’inattendu. Mais il sera marqué´ par l’accroissement des dettes souveraines, les bouleversements sur le marché´ du travail, l’emprise de puissantes corporations privées sur nos vies et des relations commerciales plus hachées entre Etats, loin de l’idéologie ultralibérale. La question démographique occupera évidemment une place centrale, avec son corollaire, les migrations. L’insécurité´ alimentaire et les catastrophes environnementales toucheront fortement les zones d’urbanisation accélérée. De même, le développement de nouvelles pandémies, la résistance inquiétante aux antibiotiques et le ralentissement des progrès dans la lutte contre la tuberculose et la malaria poseront des défis sanitaires d’ampleur.
Sans parler des maladies mentales. Le rapport cite un chiffre vertigineux, celui du coût économique estimé´ sur vingt ans de ces maladies : 16 000 milliards de dollars. L’automatisation de nombreuses taches provoquera une détresse sociale immense, des pertes d’emplois et de revenus. Elle pourrait aussi concerner des postes a` forte compétence requise, prévient le document, comme les médecins, les enseignants ou les ingénieurs.
L’intensification du changement climatique stimulera la demande de nouvelles réponses technologiques et d’énergies renouvelables. La course a certains minéraux comme le cobalt ou le lithium (pour les batteries) en sera accentuée. Les centrales éoliennes et photovoltaïques verront leur coût chuter et leurs capacités croître, nécessitant de nouvelles possibilités de stockage de l'énergie. Les petits réacteurs nucléaires modulaires (SRM) pourraient offrir des ressources inédites à des pays en plein développement. Mais les auteurs du rapport mettent aussi en garde contre des expérimentations inconsidérées pour réguler la température terrestre notamment via la gestion des radiations solaires susceptibles de provoquer des « effets secondaires catastrophiques imprévus » et des « changements dévastateurs » dans les systèmes météo et les précipitations.
La richesse de cette réflexion multidisciplinaire tient avant tout aux excellentes questions qu’elle pose, au souci permanent de mettre en balance les potentialités et les risques. Dans ce monde ou même le passe´ devient incertain, a force d’être déforme´ et exploite´ a des fins nationalistes, il est sain et salvateur de hiérarchiser les incendies a éteindre et les chantiers a conduire en priorité´. Mais on devine à la lecture l’impossible défi lance´ aux dirigeants de nos démocraties libérales : comment penser le long terme, les mutations qui viennent et ne se refusent pas, et répondre aux urgences du moment, épidémiques, économiques et identitaires ? Comment stimuler l’innovation tout en multipliant les bouées de sauvetage ? Comment favoriser la coopération face au changement climatique par exemple tout en prenant acte d’une compétition exacerbée dans le domaine technologique ?
C’est ce dernier thème qui constitue l’une des parties les plus captivantes du rapport, sur fond de rivalité´ sino-américaine. Comme l’a illustre´ la course au vaccin contre le Covid-19, nous assisterons à` une contraction du temps dans l’innovation et sa diffusion globale, risquant d’accentuer les fractures entre pays et au sein même des sociétés. La « 4e Revolution industrielle » nous donnera le tournis, et certains ne s’en relèveront pas. Les chaines de fabrication et de distribution classiques seront révisées. L’intelligence artificielle dite « générale », et non plus restreinte (comme la reconnaissance faciale ou les filtres anti-spams), transformera notre vie quotidienne, dans le domaine des transports, de la médecine ou de l’agriculture. Elle permettra aussi aux pays les plus développés en Europe et en Asie de l’Est de répondre aux besoins de services d’une population de plus en plus âgée. Mais chaque progrès est aussi lourd de questionnements. La production d’organismes synthétiques, le stockage de données dans l’ADN, l’augmentation des capacités cognitives humaines par la machine : toutes ces perspectives posent des problèmes ´éthiques, sécuritaires et économiques.
Ecrans et cameras partout : c’est un truisme de dire que notre monde est devenu très connecte´. Attendez donc de découvrir 2040, écrivent les auteurs. Le nombre d’objets connectés connaitra un boom inouï¨, menaçant d’obsolescence l’idée même d’anonymat ou de droit à la vie privée. De 10 milliards en 2018 a probablement plusieurs milliers de milliards dans vingt ans. La possibilité´ de manipuler les foules, a des fins politiques ou commerciales, sera décuplée. Les tensions au sein même des sociétés les plus avancées risquent de s'en trouver exacerbées, tandis que les régimes autoritaires exploiteront ces technologies en matière de surveillance et de répression, comme le fait déjà la Chine.
L’évolution climatique, les sauts technologiques et les changements sociaux profonds modifieront l’esprit public. La tendance au regroupement en silo, favorisé par les réseaux sociaux, devrait s’accroitre. On recherche la compagnie virtuelle ou physique de personnes ou de communautés qui nous sont proches sur le plan identitaire. Ce mouvement risque de conduire à « une cacophonie de
visions, d’objectifs et de croyances en concurrence ». Le soupçon généralisé contre les institutions et le creusement des inégalités pourraient gravement porter atteinte à l'identité´ nationale, qui forge la cohésion d'un pays. « Dans les années à venir, souligne le rapport, les avancées dans l'intelligence artificielle, l'apprentissage par la machine, la 5 G et d'autres technologies qui étendront l'accès à Internet pourraient réduire encore plus la confiance publique, dès lors que les gens peinent à déterminer ce qui est réel et ce qui relève de la rumeur ou de la manipulation. » La polarisation très forte des débats conduira, à son paroxysme, à des montées de violences physiques, comme en Inde contre les musulmans, cibles de rumeurs haineuses. Des violences capables de déstabiliser des Etats fragiles ou faillis. La dernière partie du rapport relève du jeu intellectuel stimulant. Elle expose cinq scenarios pour l'avenir, dont trois s'articulent autour de la rivalité sino-américaine. La première est la plus optimiste et s'intitule « Renaissance des démocraties ». Rêvons un peu. Cette renaissance s'appuierait sur un boom économique, permis par un saut technologique et des approches collaboratives entre gouvernements et sociétés civiles ouvertes. En revanche, ce scénario prévoit une sorte de stagnation russe et chinoise, ou le carcan répressif provoquerait une fuite des talents. Le dernier scénario, le plus sombre, donne la chair de poule. Il imagine dans les années trente une catastrophe climatique, avec une forte hausse de l'acidité et de la température des océans, et une crise alimentaire majeure, entrainant famines et montée des violences. Fiction imaginée : des milliers de personnes tuées à Philadelphie lors d'émeutes provoquées par des rumeurs, sur les réseaux sociaux, au sujet d'une pénurie de pain. La réponse éventuelle serait la création d'un Conseil de sécurité humaine, composé de membres étatiques et non étatiques, suggère le rapport. Collaboration ou confrontation, violence ou normes partagées, biens communs ou repli nationaliste, fragmentation ou unité imposée par l'urgence : l'avenir n'est jamais écrit, mais les termes de l'alternative posée devant nous, eux, sont déjà connus. »
Forum Ibn Khaldoun pour le Développement le 5 mars 2023
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