Débat sur la place de la diaspora tunisienne dans la stratégie De développement de la Tunisie
La diaspora tunisienne à l’étranger, qui représente plus de 12 pourcent de la population, est un facteur de rayonnement politique et de soutien économique.
Aujourd’hui, de nombreux binationaux assument des responsabilités politiques et économiques à l’étranger. Des milliers d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants et de techniciens supérieurs, dont beaucoup ont de longues années d’expérience en Tunisie, ont fait le choix récemment de s’installer à l’étranger ; ce qui accentue la transformation du profil de la diaspora tunisienne, de plus en plus constituée par des sortants des universités.
Toutefois, de nombreuses questions demeurent sur la portée des politiques suivies dans le domaine de l’émigration et surtout de l’insertion de notre diaspora dans la stratégie de développement du pays.
C’est précisément l’objet du débat organisé le 7 janvier 2020 par le Forum Ibn Khaldoun, auquel a été convié pour l’introduire et l’animer Mohamed Malouche, consultant à Deloitte et ancien président de Tunisian-American Youg Professionals (TAYP). Les développements qui suivent en restituent les grandes lignes ainsi que les principales conclusions et recommandations.
I. Grandes lignes de l’exposé introductif
L’exposé, a été centré sur la mission dévolue à l’association des jeunes professionnels tuniso-américains en tant que témoignage sur le genre d’actions susceptibles d’être menées par des associations crées par les tunisiens résidant à l’étrange, ainsi que sur la stratégie suivie pour le développement du partenariat tuniso-américain en matière d’investissements directs étrangers, de pénétration du marché américain et de repositionnement de la Tunisie sur le marché américain.
- Mission de la Tunisian American Young Professionals
Créée en 2011 par un groupe de professionnels établis aux Etats Unis, l’association a pour objectif de renforcer les relations économiques entre la Tunisie et les Etats Unis en agissant sur trois pôles d’actions :
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Un pôle investissements en vue d’orienter les investissements américains vers la Tunisie à l’effet de renforcer le potentiel de production du pays.
Un pôle conseil pour faire partager les meilleures pratiques développées aux Etats Unis avec les entreprises tunisiennes.
Un pôle réseau regroupant les professionnels et les compétences dans les différentes disciplines en vue de soutenir les programmes d’assistance technique de l’association en faveur des entreprises tunisiennes.
- Stratégie mise en oeuvre par l’association des jeunes professionnels tuniso- américains
Composée de 550 membres et de 1500 supporters (followers), l’association des jeunes professionnels tuniso-américains a développé une démarche pragmatique, en axant ses campagnes promotionnelles sur :
D’une part, l’identification d’un certain nombre de sites dans les différentes régions offrant suffisamment de facilités, du point de vue de la qualité de l’infrastructure et de la disponibilité de la main d’oeuvre qualifiée, pour permettre aux entreprises de s’installer et de produire de façon compétitive. En effet, 60 pourcent des investissements se font à travers l’appréciation des sites d’implantation des entreprises.
D’autre part, le choix d’un certain nombre de secteurs offrant des avantages comparatifs pour s’insérer dans la chaine des valeurs mondiale ; c’est le cas notamment du secteur de l’artisanat qui offre de formidables opportunités d’exportations, à des prix fortement rémunérateurs, sur le marché américain.
Dans le cadre de cette démarche, sept sites ont été choisis et des informations utiles aux études de faisabilité des projets ont été collectées. Des actions de sensibilisation de l’administration américaine ont été menées. Un livre sur les différentes facettes de la Tunisie (Many Facets of Tunisia) a été élaboré et largement diffusé auprès des faiseurs d’opinion. De nombreuses visites de jeunes professionnels américains ont été effectuées pour former un réseau d’amis de la Tunisie et chercher des alliés avec les médias. Grace au travail de terrain et de réseautage, l’association a pu se faire une réputation et se forger une image positive.
Elle a été, ainsi, la seule organisation arabe à être reçue à la maison blanche et, à deux reprises, par le département d’Etat américain.
Elle a su, par ailleurs, engager, avec succès, une action de commercialisation de produits de l’artisanat tunisien grâce à l’implication d’Amazon pour le regroupement des produits et à la mise en place d’une centrale de paiement pour contourner l’absence de comptes
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bancaires à l’étranger; ce qui a permis de créer ou de consolider près de 600 emplois en Tunisie.
- Repositionnement de la Tunisie sur le marché américain
Pour donner un nouvel élan à la coopération avec les Etats Unis, deux conditions sont requises :
Positionner la Tunisie, non seulement en tant que démocratie émergente mais aussi et surtout comme un allié sécuritaire qui apporte un plus dans la lutte contre le terrorisme et dans la résolution des conflits dans la région.
Créer un réseau influent d’amis de la Tunisie aux Etats Unis servant de relai pour faire passer tous les messages à même de construire l’image d’un partenaire incontournable dans la région en tant que laboratoire de résolution des conflits et plus particulièrement dans le combat contre les extrémistes d’obédience religieuse. Une volonté politique est nécessaire pour s’attacher les services d’un cabinet de lobbying pour passer des messages et construire une image auprès des quatre centres d’influence aux Etats Unis que sont l’administration, le congrès, les Think Tanks et les médias.
Une vision est, par ailleurs, nécessaire notamment pour les secteurs susceptibles de susciter l’intérêt des grands groupes américains à l’instar du secteur des énergies renouvelables et des nouvelles technologies.
De même, la levée des barrières douanières pour les secteurs à forte création d’emplois comme le textile et l’agro-alimentaire ainsi que les échanges de bourses pourraient contribuer à construire l’image requise pour renforcer le flux des IDE vers la Tunisie.
II. Principales conclusions et recommandations
Tout en soulignant la pertinence de l’approche suivie par l’association des jeunes professionnels tuniso-américains pour projeter une image positive sur la Tunisie, disposant de plusieurs atouts et offrant d’importantes opportunités pour développer des affaires dans le cadre d’une approche gagnant-gagnant, les participants au débat ont mis l’accent sur un certain nombre de questions. Ils ont évoqué en particulier les questions se rapportant au rôle positif assumé par la diaspora en matière de transferts des fonds, à la mission rénovée de la diaspora, au problème de l’exode des cerveaux, à l’organisation de la diaspora dans les différents pays de résidence et à l’approche qui doit prévaloir pour mieux intégrer la diaspora tunisienne dans le processus de développement du pays
- Les transferts de la diaspora tunisienne sont significatifs ; il y a cependant une importante marge pour les renforcer encore plus
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La population tunisienne résidant à l’étranger est évaluée selon le ministère des affaires étrangères à près de 1.3 million en 2015, compte non tenu des tunisiens installés en Libye, ce qui représente 12 pourcent de la population tunisienne. Le nombre de cadres est de l’ordre de 115 mille et celui des personnes exerçant une profession libérale de 56 mille. Les ouvriers seraient de 470 mille environ, les personnes sans emploi 207 mille et les élèves et les étudiants 253 mille.
Les transferts des tunisiens résidant à l’étranger demeurent significatifs, totalisant durant la période 2012-2018 près de 24.6 milliards de dinars, soit un montant dépassant de plus de 50 pourcent le flux d’investissements étrangers ( 17.7 milliards de dinars) et permettant de couvrir près du quart du déficit de la balance commerciale ( 96 milliards de dinars).
Ces résultats, quoique positifs, peuvent être sensiblement renforcés moyennant :
La réduction du cout des transferts des fonds en en ramenant le taux d’une moyenne de 8 pourcent1 à 3 pourcent conformément aux Objectifs du Développement Durable des Nations Unies à l’horizon 2030.
Le lancement d’emprunts obligataires en devises à souscrire par les tunisiens résidant à l’étranger à l’effet de leur offrir des conditions intéressantes de placement de leur épargne.
Le renforcement des campagnes d’information, à travers les consulats, les réseaux sociaux et les sites dédiés aux tunisiens à l’étranger en vue de les informer sur les possibilités de placement en devises en Tunisie.
La mise en place d’une plateforme de transferts sécurisés en ligne pour faciliter les mouvements de capitaux.
- Mission et rôle rénové de la Diaspora
Aujourd’hui, les nouveaux modes de transport international et les nouvelles technologies d’information et de communication permettent aux diasporas de rester en contact dense continu et multiforme avec leurs pays d’origine. Ils leurs permettent de jouer un rôle nouveau et une mission nouvelle vis-à-vis de leur pays d’origine et dans les relations entre leur pays d’origine et leurs pays de séjour.
Il en résulte que de plus en plus de pays adoptent des stratégies d’engagement de leurs diasporas, autant pour les remittances que pour les initiatives diplomatiques, les transferts de technologie, la mise en place de stratégies de partenariat pour la sécurité, le développement, etc. L’exemple de l’Irlande est intéressant à prendre en considération à
1 Source rapport élaboré sur la mobilisation de la diaspora publié en 2018
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plus d’un titre dans la mesure où elle a mis en levier sa Diaspora aux USA pour se positionner comme une plateforme de “localisation” des logiciels et d’utilitaires informatiques développés aux Etats Unis aux besoins de l’Europe.
La Tunisie commence à avoir une diaspora de compétences, informée, connectée, et occupant des postes de décision et de responsabilité dans les secteurs et dans les institutions en Europe, au Moyen Orient, en Amérique du Nord et même, de plus en plus, en Asie.
Cette présence internationale géographique et sectorielle autorise la Tunisie à aspirer à l’émulation de ces nouvelles méthodes de mise en levier des diasporas et de leur engagement dans sa stratégie nationale de développement.
Il y a lieu de noter aussi que certains pays d’accueil, en Europe comme l’Allemagne, se sont aussi éveillés au potentiel de mise en levier des diasporas qu’ils accueillent dans leurs relations et leur partenariat avec les pays d’origine.
L’Agence de Coopération Internationale Allemande (GIZ) a organisé en 2003 deux conférences sur le thème “Migration et Développement”. Ces conférences ont conduit à la création en Allemagne du CIM, Center for International Migration and Development. En 2013 elle a commandité à l’Ecole de Gouvernance de Maastricht une étude sur l’engagement de la Diaspora tunisienne en Allemagne dans le développement de la Tunisie. Suite à cela, l’Union Européenne a confié à la GIZ un projet pour la période 2018-2021 sur le meilleur engagement des diasporas en Europe dans les dynamiques de développement de leurs pays d’origine. .
- L’exode des cerveaux et des compétences, une tendance à surveiller
Les derniers chiffres du rapport de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique évaluent le nombre des cadres tunisiens dans les filières de la médecine, de l’ingénierie, de l’informatique et de l’enseignement supérieur qui se sont installés entre 2011 et 2018 à l’étranger à 95 000 personnes dont 84 pourcent en Europe.
Certaines compétences, particulièrement dans le secteur de l’informatique et du contrôle de gestion, se font rares en Tunisie. Les étudiants reçoivent, souvent, des offres de recrutement par des grandes institutions étrangères dès la troisième année de leurs études supérieures.
L’engouement pour l’émigration est d’autant plus important que les rémunérations proposées à l’étranger sont cinq à six fois plus élevées que celles pratiquées en Tunisie. Une telle tendance ne semble pas fléchir selon la revue des émigrés tunisiens « Talents à l’étranger » ; il y a, plutôt, une forte dynamique migratoire. Près du tiers des adultes en Tunisie expriment un désir d’émigrer. Ce taux monte à 50 pourcent parmi les jeunes tunisiens.
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Pour essayer de concilier entre le droit des tunisiens à la mobilité professionnelle et la nécessité d’avoir en Tunisie suffisamment de compétences pour faire face aux exigences du développement, trois recommandations sont formulées à l’issue du débat:
(1)- Renforcement des programmes de formation dans les filières fortement sollicitées par les demandes de recrutement à l’étranger à l’instar du secteur médical et du secteur de l’informatique en considérant que tout placement à l’étranger est une exportation de service à haute valeur ajoutée, un facteur de rayonnement pour la Tunisie et pour l’université tunisienne.
(2)- Révision du système de rémunération des cadres supérieurs en Tunisie en s’inspirant des exemples suivis par le Maroc à l’effet d’améliorer les conditions matérielles des hauts cadres de la nation et des grands patrons dans la recherche scientifique, la santé et l’enseignement supérieur afin de réduire l’hémorragie qui risque d’affecter le potentiel de production du pays.
(3)- Implication des compétences tunisiennes résidant à l’étranger dans des actions ponctuelles d’encadrement des étudiants et des jeunes professionnels, dans des programmes de recherche scientifique menés par les universités et les centres techniques ainsi que dans les campagnes d’attraction des investissements directs étrangers dans les activités répondant aux priorités du pays.
- Organisation de la diaspora, un système à repenser
Les initiatives se multiplient pour encadrer la diaspora tunisienne à l’étranger et essayer de les impliquer dans le processus de développement du pays.
Des rencontres et des forums sont organisés, périodiquement, avec les représentants de la diaspora. Des programmes d’accompagnement de l’investissement de la diaspora en Tunisie sont lancés avec le soutien notamment de l’Union Européenne2. Un site baptisé « Tunisiens résidents à l’étranger » a été lancé en aout 2019 par la BCT. Il comporte une foire aux questions, des informations sur les avantages et droits accordés à la diaspora tunisienne en matière de change, un lien vers la plateforme des investissements en devises des non- résidents.
Pour renforcer encore davantage cette dynamique il est proposé :
La réactivation du Comité de Haut niveau pour les sciences et la technologie3 regroupant des grandes compétences de tunisiens résidant en Tunisie et dans différents pays à l’étranger pour conseiller le gouvernement sur les stratégies susceptibles de promouvoir la science et développer la technologie.
2 12 millions d’euros pour le projet « Progrès Migration Tunisie » 3 Crée dans le cadre du décret 2010-250 du 9 février 2010
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L’établissement de réseaux de compétences tunisiennes résidentes à l’étranger, dans les principales spécialités, en tant que centres de veille pour le positionnement de la Tunisie et en tant que vecteurs de transfert de technologie, de promotion des activités à haute valeur scientifique et de montage de projets de partenariat.
Le regroupement des différentes associations de la diaspora en fédérations pour faciliter une communication fluide et interactive avec les tunisiens résidant à l’étranger et mieux les insérer dans les stratégies de promotion des exportations et d’attraction des investissements directs étrangers dans des activités répondant aux priorités du pays.
L’encouragement des jeunes professionnels tunisiens résidant à l’étranger à créer, avec leurs homologues dans les pays de résidence, des associations mixtes à l’image de l’association tuniso-américaine en tant que structures de mise en relation et de développement du partenariat.
- L’implication de la diaspora dans le processus de développent n’est pas, seulement, une question de structure mais aussi de vision
La Tunisie doit absolument insérer son processus de développement dans le cadre de stratégies sectorielles prenant en considération les avantages comparatifs dont elle dispose pour s’insérer sur la chaine des valeurs mondiale tout en répondant aux attentes de sa population en matière d’amélioration de la qualité et du niveau de vie sur des bases inclusives et durables.
Tous les débats organisés par le Forum Ibn Khaldoun concourent à la nécessité d’éviter la dispersion des efforts et de mettre l’accent sur un nombre réduit de secteurs susceptibles de s’insérer avantageusement dans la chaine des valeurs mondiale pour en faire des secteurs d’excellence, bénéficiant d’une politique volontariste de formation, de recherche, d’aménagement de sites et de coopération qui tireraient le reste de l’économie vers le haut.
Ce sont en particulier le secteur de l’huile d’olives, de la santé, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, de la production de logiciel, de traitement des données, de l’élaboration d’études dans le cadre notamment de l’offshoring.
Une telle démarche, une fois affinée et précisée en associant les compétences tunisiennes à l’étranger, faciliterait considérablement l’implication de la diaspora à la concrétisation des stratégies qui en résultent.
Conclusion
7 La diaspora représente un important potentiel pour la Tunisie. Elle est déjà une importante source de rentrées de devises, un formidable facteur de rayonnement de la Tunisie partout où elle se trouve, véhiculant la culture tunisienne et épaulant la diplomatie officielle pour promouvoir l’image de la Tunisie. Elle pourra l’être encore davantage, en tant que partenaire stratégique privilégié du développement de la Tunisie de demain.
Plus précisément, la Tunisie doit pouvoir compter sur sa diaspora notamment en matière de veille, de transfert de la technologie et des bonnes pratiques ainsi qu’en matière de positionnement de façon compétitive dans la chaine des valeurs mondiale, en faisant valoir la présence de nombreux tunisiens dans les institutions internationales et régionales et dans les centres de décision de nombreuses multinationales. La diaspora, de son côté, doit bénéficier d’un engagement fort et continu en sa faveur pour se sentir qu’elle est, réellement, au centre de la stratégie de développement du pays. Les membres les plus méritants, qui se sont distingués à l’international, et ils sont nombreux, doivent faire l’objet de distinction et de valorisation chaque fois que l’occasion se présente ; ceux qui sont en difficulté doivent pouvoir bénéficier de l’appui des autorités publiques chaque fois que cela est nécessaire.
La cérémonie organisée en aout 2019 de remise des trophées « Tounsi du Monde » rendant hommage à un certain nombre de tunisiens et de tunisiennes qui ont particulièrement brillé au-delà des frontières tunisiennes mérite d’être institutionnalisée pour devenir un rendez vous annuel mettant en avant les compétences tunisiennes et renforçant l’esprit d’appartenance et d’engagement envers la Tunisie.
Forum Ibn Khaldoun le 25 janvier 2020
Mots clés : la diaspora en Tunisie ; débat sur la diaspora en Tunisie ; talents tunisiens à l’étranger ; mohamed Malouche ; Forum Ibn Khaldoun
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