Exposés et Débats № 2052

Débat sur la place de l’Asie dans la Stratégie de développement de la Tunisie

LE MODELE DE DEVELOPPEMENT DE L'ASIE ET DE SA MISE EN LEVIER POUR L'AFRIQUE

LE MODELE DE DEVELOPPEMENT DE L’ASIE ET DE SA MISE EN LEVIER POUR L’AFRIQUE

Par Salah Hannachi

I. Les étapes du miracle asiatique

Jusqu’à il y a quelques années seulement, on parlait de miracle est-asiatique. Aujourd’hui, on parle, de plus en plus, de miracle asiatique pour l’ensemble du Continent, incorporant plus l’Inde et l’Asie du Sud que le Moyen Orient. Le miracle asiatique a commencé au 19ième siècle en réaction à l’impérialisme européen et occidental. Il a commencé avec le Japon en 1858 avec la menace des « navires noirs » américains du Commodore Perry dans la baie de Tokyo, exigeant l’ouverture du port à ses navires. L’oeuvre de modernisation et de restauration du Japon qui a suivi cette confrontation était lancée sous le cri de guerre « Wakon Yosai ! » (« Ame Japonaise, Technologie Occidentale ! ») et la bannière du leadership spirituel et politique de l’empereur Meiji. La dépouille du défunt, aujourd’hui encore ardemment vénéré et révéré, est ensevelie dans un parc immense de temples shintos, de jardins et de musées, le Meiji Jingu. L’espace sacré est augmenté par un espace contigu non moins immense de sport et de gymnastique, le Meiji-Outer Garden, en plein coeur de Tokyo où le mètre carré peut coûter jusqu’à 1 million de dollars. L’oeuvre de modernisation et de restauration de l’Empereur Meiji a aboli le régime des shoguns et a fait passer le Japon, en moins d’un demi-siècle, d’un pays féodal à une puissance économique, industrielle et militaire internationale. Ce miracle a été couronné en 1905, par la victoire militaire spectaculaire du Japon, par des armes faites pour l’essentiel par lui-même, sur la Russie, la puissance européenne qui a battu Napoléon en 1812 et qui a dominé le Congrès de Vienne à la suite de la défaite de la France par une coalition de puissances européennes conduite par le Royaume Uni. La Russie faisait en effet alors partie de l’équilibre international des puissances qui dominaient l’Europe industrialisée, maîtresse du 19ième siècle. Cette montée en puissance fulgurante du Japon et les ambitions d’impérialisme régional, en imitation de celui de l’Europe, qui l’ont accompagnée ont fini par le conduire à un conflit frontal dans le Pacifique avec les puissances occidentales durant la deuxième guerre mondiale. Les USA n’ont pu mettre fin à ce conflit qu’en bombardant Hiroshima au Japon avec la première bombe atomique. Le Japon a réalisé un deuxième miracle par la rapidité avec laquelle il s’est remis de cette défaite catastrophique dans les années soixante pour devenir la deuxième puissance économique mondiale. La Corée du Sud a suivi le modèle du Japon et a adopté un modèle d’export développement et d’excellence technologique, contrairement aux pays nouvellement indépendants en Afrique et ailleurs qui avaient adopté pour la plupart un modèle d’import substitution dans leurs stratégies de développement. La Corée du Sud avait aussi mis en levier le besoin des

1 USA pour une base proche d’approvisionnement de sa présence et de ses troupes au Vietnam.

Les guerres de Corée dans les années 50, la guerre du Vietnam dans les années 60, la guerre froide tout au long de l’après deuxième guerre mondiale jusqu’en 1989, la crise du pétrole de 1972 qui a multiplié le prix du baril de pétrole par dix, et la guerre commerciale et de change entre le Japon et les USA de 1986 qui a conduit à l’Accord de Plazza et a plus que doublé le prix du yen en dollars, constituent un ensemble d’événements internationaux qui ont aidé à étendre le modèle et le miracle japonais successivement à la Corée du Sud, puis à un nombre croissant des pays du Sud Asiatique. On a commencé alors à parler de pays et d’économies nouvellement industrialisés (NIC/NIE), de tigres, de dragons, et de miracles ! Aux premiers contacts avec l’impérialisme européen, contrairement au Japon, la Chine immense et millénaire avait d’abord jugé que la technologie occidentale, malgré ses performances impressionnantes, portait des valeurs incompatibles avec ses valeurs propres et avec son modèle social et politique. Elle a opposé en 1793 un niet sans appel au modèle industriel occidental et aux avances commerciales de l’émissaire de Sa Majesté Britannique, Lord McCartney, lui déclarant qu’« Il n’y avait rien de ce qu’offrait l’émissaire qui n’était pas produit et mieux produit en Chine ! ». (Paraphrase, Henry Kissinger, De La Chine, 2011). Quand enfin la Chine a compris l’ampleur et la gravité du défi occidental, elle avait alors choisi de le relever en embrassant le communisme. Ce choix a prévalu jusqu’à l’avènement de Deng Xiaoping. Celui-ci impressionné par les réalisations du Japon, de la Corée du Sud, de Singapour, de Taiwan, de Hong Kong et des autres pays de l’Asie du Sud Est a décidé d’adopter l’export-développement et de mettre la Chine sur la voie d’un « marxisme de marché » qui l’a aidé à rejoindre le peloton des pays « miraculés » de l’Est de l’Asie. Ces stratégies sont coordonnées avec, comme les autres pays en Asie, par le gouvernement central. Elles représentent « Un amalgame déroutant de libéralisme économique et de capitalisme d’Etat qui a montré une capacité surprenante de croissance économique et de développement technologique. » (Strategic Vision, Zbignew Brezinski, 2013, p4, traduction par Hannachi)

II. Facteurs classiques de succès de l’Asie

Sur demande de la Banque Mondiale dans les années 1990, John Page avait réalisé une étude tentant d’expliquer le miracle est-asiatique. Ses conclusions font cas des “fondamentaux” de la Banque Mondiale et des théories classiques de développement économique tels que l’épargne, l’éducation, la productivité, la qualité de la main d’oeuvre, la qualité des services de l’administration, etc. John Page mentionne aussi quelques facteurs spécifiques à l’Asie.

Il mentionne en particulier l’interventionnisme et les initiatives de l’Etat telles que l’adoption par ces pays de politiques industrielles vis-à-vis desquelles la Banque Mondiale a toujours montré des réserves. Un deuxième facteur spécifique est l’adoption de politiques d’export développement contrastant avec les choix de l’import substitution de la plupart des pays dans les autres régions du Monde, en particulier les pays nouvellement indépendants en Afrique. Un troisième facteur important est l’adoption par ces pays d’une stratégie de « Vol d’Oies Sauvages ».

2 Dans cette stratégie de cycles sectoriels, une circulation des secteurs est effectuée entre les pays de la région. Par exemple, quand le développement dans un pays conduit à une montée des salaires et/ou d’autres coûts de facteurs dans un secteur et compromet la compétitivité du pays dans ce secteur, celui-ci ne l’abandonne pas. Il le transfère systématiquement à un pays de la région d’un niveau de développement moindre et remplace le secteur transféré par un secteur de plus haute technologie et de plus haute valeur ajoutée, préservant ainsi la compétitivité du pays sur la Chaîne Globale de Valeurs. Le pays récipiendaire en fait de même avec un autre pays de la région de moindre développement. L’ensemble des pays constitue ainsi une capacité cohérente de production industrielle transrégionale avec en tête un pays industriellement avancé comme « fer de lance » ou « locomotive », ou leader entrainant l’ensemble des pays de la région, comme dans un vol d’oies sauvages en triangle, dans une dynamique de co-développement et d’intégration régionale. Le transfert se fait dans le cadre de politiques régionales d’aide publiques au développement (APD/ODA), techniques et financières, soigneusement conçues et mises en vigueur en consultation étroites entre l’Etat, l’établissement politique et le secteur privé.

John Page souligne également les risques et les difficultés rencontrées par les pays ayant opté pour des stratégies ou des paradigmes d’industries d’import substitution, autrement dit de production nationale de produits remplaçant les importations. Il mentionne en particulier que ces modèles tendent à se concentrer sur les produits de consommation en bout de la Chaine Globale des Valeurs ayant de faibles effets multiplicateurs ou d’entrainement. L’import substitution rencontre aussi rapidement des problèmes d’exiguïté du marché et de pouvoir d’achat, surtout dans les pays en développement. De même introduisent-ils des distorsions importantes dans l’allocation des facteurs.

Il souligne aussi le piège de la dotation en ressources et en richesses naturelles et le retard en développement pour les pays dotés. Ces pays sont souvent piégés dans la rente que leur procure leurs richesses et enregistrent beaucoup de retard à ressentir le besoin de s’engager dans la Chaine Globale de Valeurs. Ils ont ensuite des difficultés et des retards à mettre en vigueur des stratégies d’export-développement pour créer des secteurs générateurs de devises. Ils finissent par rencontrer des problèmes de balance des paiements et par s’endetter pour trouver des sources alternatives de devises.

Un piège de la dotation en richesses naturelles des jeunes pays en développement est qu’ils deviennent l’objet et les victimes de convoitises et de jeux géostratégiques internationaux qu’ils ne comprennent pas et ne maitrisent pas.

Un avantage majeur de l’export développement sur l’import substitution, et dont John Page ne parle pas, est l’apprentissage et l’adoption impérative des normes internationales de gouvernance, de gestion, de productivité et de qualité. L’export-développement conduit aussi naturellement à l’impératif de l’innovation et en corollaire à l’impératif de l’excellence du système académique, scientifique et technologique.

III. Autres facteurs à la base du succès de l’Asie

3 D’autres facteurs importants ont contribué au miracle asiatique et sans lesquels ce miracle n’aurait pas eu lieu. Il est important d’en tenir compte dans la conception et la mise en vigueur de tout effort de reproduction de ce succès, et dans tout partenariat international pour le développement de l’Afrique, en particulier dans la stratégie d’un partenariat Afrique- Asie.

On peut résumer ces facteurs en cinq catégories : le territoire, la société, le contexte international, le leadership régional et les stratégies adoptées.

A. Le territoire

A quelques exceptions près, les pays de l’Asie de l’Est, à la différence des pays de l’Afrique, du Moyen Orient ou même de l’Asie Centrale, sont démunis de dotations en richesse naturelles comme les hydrocarbures, l’or, le cuivre, le fer, l’uranium, le plutonium, les minerais, etc. Ce handicap a eu un double effet :

Premièrement, il a forcé ces sociétés à produire la valeur par le travail et l’ingéniosité et à se tourner vers l’export-développement, contrairement à la plupart des pays nouvellement indépendants en Afrique et au Moyen Orient qui avaient opté pour des stratégies d’import substitution dont John Page a décrit les risques et les distorsions. Tous les pays de la région ont chacun recherché à se positionner stratégiquement et compétitivement sur la CGV (Chaîne Globale des Valeurs) pour produire des revenus en devises. L’exportation, à son tour, les a confrontés au jeu de la concurrence internationale et les a obligés, pour devenir et rester compétitif sur la CGV, à s’aligner sur les règles et les normes internationales de la productivité, de la qualité et l’innovation et par conséquence à s’aligner sur les règles et les normes de l’excellence technologique, scientifique et académique. Pour tous ces pays l’emploi, le niveau et la qualité de vie et des prestations sociales étaient un corollaire et non une prémisse ou un droit constitutionnel.

Deuxièmement, le manque de ressources naturelles les a sauvés non seulement du piège de l’import substitution mais aussi du piège du jeu géopolitique international, purement sécuritaires et géostratégiques des compétitions internationales et des conflits pour les ressources énergétiques ou minières. C’est le piège dans lequel sont tombés les pays de l’Afrique, du Moyen Orient et de la ceinture au Sud de l’ancienne URSS, appelée les pays du Northern Tier. Dans ces pays dotés de ressources et de positions géostratégiques convoités (détroits, réseaux terrestres de pipelines ou gazoducs, isthmes et défilés de montagnes, etc.), le jeu des USA et de l’URSS était un jeu purement sécuritaire et géostratégique, de construction de bases militaires de bases de missiles et d’observations et un jeu de contrôle des ressources et des infrastructures pétrolières de pays comme l’Iran, des Pays du Golfe, de l’Afghanistan et de l’Asie Centrale.

B. Les sociétés

Les pays de l’est de l’Asie de l’Est avaient des traditions manufacturières et technologique historiques ancrées de textile, de l’acier (les épées japonaises avaient ébloui les européens du dix-neuvième siècle qui avaient commencé à maîtriser les technologies de la production

4 de l’acier), du bois et l’architecture et du bâtiment et des temples, etc. Ils avaient aussi un savoir-faire avancé dans l’agriculture et l’agroalimentaire. Ils avaient enfin un sens très fort de l’Etat, de la Gouvernance politique, sociale et culturelle et de l’identité nationale.

A la différence de l’Afrique et au Moyen- Orient, ces traditions les ont conduits et aidés non seulement à percevoir tôt et de comprendre le défi de l’impérialisme européen au 19ième siècle le défi industriel et technologique occidental au 20ième siècle et après la deuxième guerre mondiale, mais aussi à y faire face en ajoutant à leurs savoir-faire propre la technologie et le savoir-faire de l’Occident.

C. Le contexte international

Le Japon d’abord, la Corée du Sud, les pays de l’ASEAN, et la Chine ensuite ont mis en levier leur proximité géographique du bloc communiste en URSS et en Chine et le contexte géostratégique régional pour maximiser l’accès aux marchés, aux technologies et au financement du développement.

Il faut souligner que sans le soutien et le transfert de technologie au Japon d’abord par le Royaume-Uni au début du 20ième, ensuite par les USA après la deuxième guerre mondiale, le miracle japonais n’aurait peut-être pas eu lieu. Il faut enfin souligner que les deux pays l’avaient fait pour des motivations géostratégiques.

L’ouverture du marché prospère et à très haut pouvoir d’achat des USA au Japon d’abord, à la Corée du Sud, aux pays de l’ASEAN, ensuite à la Chine, ont été également essentiels à la réalisation du miracle asiatique. C’est d’ailleurs cette ouverture et le déficit qu’elle a engendré, qui ont été à la base de la guerre commerciale entre le Japon et les USA dans les années 1980-1990 et qui sont à la base de la guerre commerciale actuellement en cours entre la Chine et les USA.

D. Le Leadership régional

Le miracle asiatique s’explique aussi et dans une grande mesure par l’existence d’un grand sens de l’Etat et du leadership. Ce sens a d’abord aidé à faire face à l’impérialisme de l’Occident. Il a aussi aidé à en comprendre la portée et à en emprunter les méthodes et les instruments durs et soft pour mettre en place des stratégies de résistance et de rattrapage.

Le leadership de la Chine politique, culturel et économique dans les arts et les métiers et dans le commerce a été toujours reconnu dans l’Asie de l’Est, et même plus loin au Moyen Orient. Les Routes de la Soie de la Chine s’articulaient aux routes commerciales de Carthage et plus tard à celles de Rome. On en reconnait les traces dans les mosaïques des musées, dans le langage et dans les habitudes culinaires et vestimentaires de la Tunisie et tout autour de la Méditerranée et au Moyen-Orient. Les commerçants de Koreish d’Arabie, ne faisaient- ils pas les deux courses de l’hiver et de l’été jusqu’en Syrie pour participer à ce commerce. Le Prophète Mohamed, agent de Khadija dans ces courses commerciales de Khadija, la femme d’affaires de la Mecque, ne disait-il pas « Cherchez la science en Chine ! » en reconnaissance

5 de l’avance de ce pays dans tous les domaines dans la gouvernance et l’administration, en médecine, dans le textile, l’agriculture, le bâtiment, la céramique, les métaux, etc.

Le Japon lui- même depuis longtemps, a développé un sens très fort de l’Etat et de la Gouvernance et de sa position dans la région. Face à l’expansionnisme européen, à l’exception culturelle et à la supériorité technologique de l’Europe du 19ième siècle, et à la différence de la Chine, le Japon a lancé le cri national « Wakon Yosai ! » et mis une stratégie spectaculaire de réforme, de modernisation et d’appropriation systématiques des technologies occidentales. Le succès de cet effort lui a assuré le leadership de la région jusqu’à la défaite de la deuxième guerre mondiale et après les années 60 jusqu’aux années 90.

L’existence et le rôle effectif accepté par l’ensemble des pays de l’Asie du Sud Est tout au long de l’après-guerre de ce leadership du Japon d’abord et ensuite aujourd’hui celui de la Chine qui se sont tous les deux engagés dans un modèle de co-développement régional, décrit comme un vol d’Oies sauvages, rend compte pour beaucoup du miracle.

Ce leadership et ce sens de l’Etat, de la Gouvernance, des relations internationales ont en revanche fait défaut à l’Afrique et au Moyen Orient dans sa rencontre avec l’impérialisme européen du 19ième et occidental du 20ième siècle

E. Stratégie régionale

A la mise à profit du contexte géostratégique international et de l’équilibre international de puissance et des rivalités entre les USA et le bloc communiste, essentiellement l’URSS, ensuite entre la Russie et la Chine, s’est superposée une stratégie géoéconomique de compétitivité industrielle en Asie de l’Est pratiquée par les économies locomotives de la région séparément et par l’ensemble des pays de la région

  1. Production industrielle transrégionale et transnationale Cette stratégie pratiquée d’abord par le Japon, puis reprise par d’autres pays de la région et puis par l’ensemble des pays de la région a consisté à organiser un partage stratégique transrégional et puis transnational de la production pour la compétitivité et l’intégration économique par le commerce, l’investissement et la création d’un power house technologique régional.

  2. Vol d’Oies Sauvages Comme l’a souligné John Page, ce partage a aussi pris la forme du paradigme de « Vol d’Oies Sauvages », c’est-à-dire d’un recyclage sectoriel par une circulation systématique des secteurs entre les pays de l’Asie de l’Est.

  3. Triangulation La stratégie a aussi porté sur la triangulation par la production industrielle des composants industriels ou des produits de consommation finale dans des espaces tiers destinés aux marchés cibles de l’Europe ou de l’Amérique du Nord. La triangulation a constitué un jeu gagnant- gagnant-gagnant pour les trois pays concernés. Par exemple, la triangulation par

6 les multinationales japonaises consistant à produire au Mexique pour le Marché américain a renforcé la compétitivité des produits japonais sur le marché américain. Elle a créé une dynamique de développement et de création d’emplois au Mexique. Ce faisant, la triangulation a renforcé le pouvoir d’importation et la stabilité d’un pays frontalier pour les USA.

  1. Infrastructure transrégionale La stratégie a aussi consisté à la mise en place d’une infrastructure transrégionale visant à la réalisation d’une fluidité totale dans les échanges transfrontaliers, comme le recommandait le rapport « Seamless Asia » (« Une Asie sans points de suture ») de 2009 de l’Institut de la Banque Asiatique de Développement (AsDB).

  2. Marché Pan asiatique et marchés extérieurs (Market making) Ce rapport recommandait aussi de créer un marché pan asiatique qui réduit la dépendance de l’Asie des marchés extérieurs et des aléas de la dépendance vis-à-vis de politiques monétaires de pays en dehors de la région. Il recommandait également la création d’un fonds pour les investissements d’infrastructure et l’ouverture de corridors de l’Asie de l’Est vers l’Asie Centrale, vers l’Europe du Nord et de l’Ouest, vers le Moyen Orient et la Méditerranée, et vers l’Afrique etc.

  3. Fonds asiatique pour l’infrastructure Le Président chinois Xi Jinping a annoncé pour la première fois en 2013 à Astana, capitale du Kazakhstan l’initiative chinoise, BRI, Belt and Road Initiative, et la création de la AIIB, Banque Asiatique pour les Investissement d’Infrastructure. Cette initiative inspirée par les pratiques commerciales historique des anciennes Routes de la Soie, répond à des choix, à des défis nationaux et à des priorités de la diplomatie de la Chine. Elle concrétise remarquablement plusieurs recommandations importantes de l’étude de l’institut de l’AsDB.

  4. Asianisme L’Asianisme, par analogie avec l’européanisme, ou l’occidentalisme, est aussi une composante du miracle asiatique. Il consiste à promouvoir une identité culturelle asiatique. Il rappelle la promotion des films de Hollywood, du Jazz, de Coca-Cola, de Mc Donald, de Pizza-Hutt, etc. Il prend la forme de la promotion de sports asiatiques comme les arts martiaux, de l’art floral, de la cuisine asiatique, chinoise, japonaise comme le sushi, coréenne comme le kimuchi, etc. la Chine est allée jusqu’à créer un réseau international d’instituts Confucius, à l’image des Instituts Goethe, Cervantes, etc.

IV. Corollaires pour les relations internationales

L’injection dans la chaîne de valeur du marché globalisé du travail d’une main d’oeuvre et de cerveaux asiatiques de 800 millions de personnes en Chine, de 800 millions en Inde, et de centaines de millions en Indonésie, en Thaïlande, au Vietnam, etc. aura un impact sur les coûts, sur les avantages comparatifs et sur la concurrence pour les marchés, sur l’emploi, etc. Elle créera en même temps un pouvoir d’achat et des marchés immenses.

7 De même la croissance galopante de l’Asie et la demande vorace pour l’énergie, les ressources naturelles et les matières premières créeront une concurrence farouche entre les pays. Ils créeront aussi une pression très forte sur les ressources et la sécurité de la planète, sur le transport international et sur la viabilité et la sécurité des voies terrestres et maritimes, dans l’espace de l’Indochine de plus en plus consacré espace indopacifique, la corne de l’Afrique et le détroit de Hormuz, etc., et même dans les couloirs du transport aérien. Il créera une forte pression sur l’environnement et composera les défis redoutables du changement climatique.

Enfin la globalisation des intérêts commerciaux et économiques des pays de l’Asie, comme la Chine et l’Inde, entrainera une globalisation de leurs intérêts sécuritaires et de leur présence militaire. La Chine qui, jusqu’à récemment se prévalait de n’avoir aucun soldat en dehors de ses frontières, a aujourd’hui une base militaire à Djibouti, s’intéresse à la question syrienne et conduit des manoeuvres militaires avec l’Iran traduisant ses intérêts vitaux dans la région et dans la Méditerranée. La conséquence en sera une grande volatilité dans les relations et affaires internationales.

Les limites de la capacité exécutive du système de gouvernance internationale des Nations Unies et des mécanismes, organismes et agences onusiens et apparentés, sécuritaires, financiers, commerciaux et économiques a toujours posé et continuera de poser de manière encore plus pressante le problème du leadership global dans les affaires internationales.

Les USA ont assumé de fait ce leadership global depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et surtout depuis la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui certains aux USA semblent vouloir ou devoir se retirer, par choix ou par l’évolution naturelle de l’équilibre international de puissances. D’autres, et pas seulement dans le Département de la Défense au Pentagone, semblent vouloir revenir à l’ancien MAD, Mutually Assured Destruction, qui régissait l’équilibre de terreur entre l’Occident et l’URSS, pour gérer les défis posés par la Montée de la Chine, de l’Inde et de l’Asie. La communauté internationale doit s’opposer à la tentation d’y revenir. Elle doit remplacer ce MAD cynique, diabolique et infernal par un nouveau MAD, Mutually Assured Development.

Cette conjoncture, structurelle au présent et au futur, rend plus urgent que jamais la mise à jour des mécanismes de gouvernance internationale en particulier ceux des Nations Unies et des mécanismes apparentés de sécurité et de développement.

V. Mise en levier du miracle asiatique pour le développement de l’Afrique

La montée de l’Asie au 21ième siècle et son intérêt croissant et fort pour l’Afrique et pour l’expansion internationale rappellent l’expansionnisme européen qui a accompagné la montée de l’Europe du 19ième siècle et son appétit pour l’espace, les marchés, les ressources et les investissements étrangers dans les projets d’infrastructure. Cet appétit était engendré par la révolution industrielle et démographique et la révolution dans le transport maritime et ferroviaire.

8 Cette montée et cet appétit rappellent aussi l’expansionnisme qui a accompagné la montée des USA au 20ième siècle engendré par la surcapacité industrielle de l’après deuxième guerre mondiale et après la guerre froide, par la globalisation économique et sécuritaire et par la révolution dans les technologies de l’information et dans les moyens de transport et de communication.

La montée de l’Asie pose des défis redoutables et offre des opportunités majeures. Ces défis peuvent plonger la communauté internationale dans l’ancien MAD (Mutually Assured Destruction) cynique et infernal de la guerre froide qui avait régi les relations et la rivalité entre les USA et l’URSS. Ils peuvent aboutir à une nouvelle rivalité entre les USA et l’Asie, et plus spécifiquement entre les USA d’une part et la Chine et la Russie, les deux anciens partenaires aujourd’hui réconciliés du Bloc Communiste, d’autre part. Ils peuvent tenter les USA et l’Inde à jouer sur cette rivalité. La conséquence en sera une volatilité dangereuse dans les relations internationales.

Alternativement, la montée de l’Asie et sa prospérité offrent des opportunités majeures sans précédent. Ces opportunités peuvent être mises à contribution et d’une manière constructive pour répondre à l’impératif gagnant-gagnant-gagnant, pour l’Asie, pour l’Occident et pour toute la communauté internationale, d’un New MAD, Mutually Assured Development.

Dans ce New MAD, le développement durable de l’Afrique est et restera une grande priorité. En 1993, après la chute du Mur de Berlin, le Japon a fait un appel international pour un partenariat global pour le développement de l’Afrique. Cet appel, lancé en particulier aux autres donateurs d’aide publique au développement (APD/ODA), n’a pas été bien entendu ou bien compris. Le Japon avait alors lancé l’initiative TICAD, Tokyo International Conférence on African Development avec le PNUD et la Global Coalition for Africa dirigée par McNamara, l’ancien président de la Banque Mondiale. La Tunisie accueillera en 2022, la 8ième édition de ce Sommet Japon-Afrique, qui a été suivi par plusieurs autres initiatives semblables. Ce sommet auquel assistent le Premier Ministre japonais et la plupart des Chefs d’Etats et de Gouvernements africains invite tous les pays et la plupart des organisme donateurs d’aide et partenaires du développement de l’Afrique.

En 2000, le Japon a fait une deuxième tentative auprès des donateurs occidentaux de l’APD en invitant et en associant l’Afrique au Sommet du G7 qu’il accueillait à Okinawa. Depuis, l’association de l’Afrique est devenue une tradition du sommet G7. De même, la Chine lointaine a été depuis longtemps étroitement associée l’Afrique dans le cadre du G77. Devenue la deuxième puissance économique mondiale, elle a aujourd’hui des échanges commerciaux avec l’Afrique et des investissements dans le Continent qui sont sans commune mesure avec ceux de l’Europe voisine et des anciennes métropoles européennes de l’Afrique ou ceux des USA en face et apparentées à l’Afrique par les liens de l’ethnicité et de la proximité. La Chine a fait une grande place pour le Continent dans son initiative

9 majeure BRI, lancée en 2013 et aujourd’hui inscrite dans sa constitution. Le BRI de la Chine avec les instruments techniques et financiers qui l’accompagnent établit un paradigme ambitieux portant le potentiel d’une dynamique de co-développement réel entre la Chine et l’Afrique. La Chine a aussi lancé un sommet Afrique- Chine, FOCAC, Forum on China-Africa Coopération qui se tiendra aussi en Tunisie. Il est important de souligner que le Japon a participé au dernier forum du BRI, le BRF, du 17 mai 2019 à un niveau politique élevé, exprimant son soutien à l’initiative BRI de la Chine.

L’Inde a aussi son sommet avec l’Afrique. De plus, elle a lancé le 24 mai 2019, à l’occasion de la visite du Premier Ministre japonais en Inde, l’AAGC, Asia-Africa Growth Coridor, qui focalisera l’effort sur l’industrie et constituera ainsi le pendant industriel de l’initiative BRI, focalisée sur l’infrastructure.

TICAD, FOCAC, AAGC soulignent l’importance du partenariat Afrique-Asie qui a commencé en 1955 à Bandung en Indonésie avec les mouvements d’indépendance qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Plus tard la guerre froide a rapproché les pays nouvellement indépendants des deux continents et les a conduits à créer le G77 des non-alignés.

Le développement de l’Afrique est en premier un impératif africain. Il est devenu un impératif asiatique. C’est aussi un impératif européen. Il est enfin une dimension et une condition essentielle de la stabilité, du progrès et de la paix dans les relations internationales.

A. Concept de voisinage Eurafricain La Méditerranée du Sud, c’est-à-dire l’Afrique avec ses deux composantes, l’Afrique du Nord et l’Afrique Sub-saharienne, constitue un voisinage immédiat et durable de l’Europe. Les solutions mises en place par l’Europe pour faire face aux défis partagés avec ce voisinage sont des solutions conjoncturelles conçues dans le cadre de la politique de l’UE vis-à-vis d’un plus grand espace l’ACP, Afrique-Caraïbes-Pacifique. Le voisinage Sud Méditerranéen de l’Europe n’est pas un épiphénomène conjoncturel. C’est une réalité durable. Les solutions aux défis dans cet espace doivent commencer par la reconnaissance de cette réalité et par la reconnaissance d’un espace Eurafricain. La reconnaissance d’un espace Eurafricain pourrait conduire à la révision de certaines conclusions du rapport du ECDPM de mai 2019 sur les relations Europe-Afrique du Nord-Afrique par Emmamnuel de Groof, Jean Bossuyt, Tasnim Abderrahim et Dalil Djinnit. Les Sommets UA-UE, constituent un pas vers la reconnaissance de cette réalité.

B. Sécurité et immigration L’Europe met les défis de la sécurité et de l’immigration au coeur de ses relations, de son dialogue et de son programme d’aide au développement avec ce voisinage. Les solutions quelle préconise pour faire face à ces défis sont des solutions conjoncturelles, purement sécuritaires, sans portée stratégique. Elles ne traitent pas des causes profondes de ces problèmes. Elles n’ont pas de commune mesure, quantitativement et stratégiquement, avec son programme d’aide ou de partenariat avec son voisinage à l’Est des pays de l’Europe de l’Est récemment admis ou candidats à l’admission au sein de l’Union Européenne.

C. Différentiel démographique

10 Les problèmes de sécurité et de pressions migratoires venant du Sud de la Méditerranée et de l’Afrique sur l’Europe sont en grande partie le résultat d’un grand différentiel de niveaux démographiques entre l’Afrique et l’Europe qui s’accroitra fortement et rapidement dans un futur proche. L’Afrique avait dans les années 50 une population moindre que celle de l’Europe. Elle a aujourd’hui une population de 1.2 milliard et aura dans 30 ans, en 2050, c’est-à-dire dans une génération une population de 2.5 milliards ha. Elle aura une population de 5milliards ha en 2100. Face à cet avenir démographique africain, La population européenne population stagnera autour de 500 millions ha entre 2015 et 2050. On peut imaginer ce que la pression démographique et migratoire sans un meilleur équilibre de développement.

D. Différentiel de développement Les pressions migratoires sont amplifiées par les différences de niveaux de développement. Le différentiel de développement a aussi de tous temps et dans tous les espaces, en Méditerranée, autour de l’Empire Romain, comme en Asie autour de la Chine, créé de fortes pressions de flux migratoires. Ce sont ces flux migratoires engendrés aussi bien par la démographie que par les différences de niveau de développement qui ont provoqué au début du 5ième siècle le sac de Rome et la chute de l’Empire Romain.

E. Limites des solutions sécuritaires et impératif de co-développement Les USA ont favorisé la solution sécuritaire au Moyen Orient et en Asie Centrale dans ce qu’ils ont appelé « the Northern Tier » contrairement à ce qu’ils ont fait en Asie de l’Est. Ils ont dépensé beaucoup d’efforts et de ressources pour un résultat maigre et stérile au Moyen Orient et en Asie Centrale. Les solutions purement sécuritaires ont montré partout et de tout temps les limites de leur efficacité et de leur capacité à relever le défi de la sécurité et de l’immigration. Les expériences dans les pays comme la Syrie, l’Iraq, l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, etc., le montrent tragiquement. Si l’Europe n’exporte pas le développement en Afrique, l’Afrique exportera le sous-développement et l’insécurité dans son voisinage immédiat en Europe, et puis dans le Reste du Monde. La Chine incorpore le Pakistan dans le BRI avec des moyens, en apparence élevés et risqués, mais en fait plus modestes et plus rentables que ceux déployés par les USA.

F. Partenariat global Asie-Afrique 1. Triangulation globale pour l’Afrique

L’expérience de développement de l’Asie, en particulier la triangulation du Japon avec l’Asie du sud Est pour le marché mondial, sa triangulation Win-Win-Win avec le Mexique pour le marché nord-américain, pourrait être une inspiration pour une triangulation Win-Win-Win Japon-Afrique-Europe et plus généralement une triangulation Asie-Afrique-Europe et même une quadrangulation de Asie-Afrique-Amérique-Europe.

  1. Vol d’Oies sauvages pour l’Afrique La Chine a 80 millions d’emplois qu’elle peut recycler en Afrique en mettant en place le contexte et les instruments pour l’instauration du modèle du Vol d’Oies Sauvages pratiqué en Asie.

11 3. Seamless Africa L’infrastructure occupe une place prioritaire aussi bien dans les théories de développement que dans l’expérience vécue du miracle asiatique. Elle occupe aussi une place prioritaire aussi bien dans les ODD de l’Agenda 2030 des Nations Unies, dans l’Agenda 2063 de l’Union Africaine, que dans le TICAD du Japon, Le BRI de la Chine, l’AAGC de l’Inde et le Prosper Africa des USA. Ces agendas peuvent être perçus comme des agendas concurrentiels et mutuellement exclusifs. Ils peuvent être aussi perçus et doivent être perçus et promus comme des instruments complémentaires et synergétiques d’un projet « Seamless Africa » du New MAD proposé pour la nouvelle gouvernance des affaires internationales, mettant stratégiquement à profit la montée de la Chine, de l’Inde et la prospérité de l’Asie.

  1. NDEA L’accès de l’Afrique à l’énergie a été reconnu par l’Union africaine comme un préalable et une priorité de son Agenda 2063. L’UA a proposé un New Deal for Energy in Africa, ou une Nouvelle Donne de l’Energie en Afrique. Elle en a confié la mise en vigueur à la BAfD, la Banque Africaine de Développent. La BAfD peut s’inspirer de l’expérience de sa soeur asiatique, la BAsD, la Banque Asiatique de Développement, qui a conçu et réalisé un projet phare dans l’énergie, ASEI, Asia Sustainable Energy Initiative. Le projet « Desert to Power » de l’agenda NDEA, peut être un projet phare semblable.

  2. Santé en Afrique Le défi de la santé est un défi majeur en Afrique. Les investissements dans l’infrastructure et le secteur de la santé sont intensifs en emplois et en technologie. De plus, ils exigent une grande gamme d’emplois, de compétences et de technologies et ont des effets multiplicateurs et d’entrainement plus importants que le tourisme et beaucoup d’autres secteurs. Bien compris, et bien conçu pour répondre aussi bien aux besoins internes du Continent qu’à l’export-développement de prestations de services, l’investissement triangulaire Asie-Afrique-Europe, ou même Asie-Afrique-Amérique, dans le secteur de la santé peut aboutir à une solution originale. Cette solution dans le cadre d’un partenariat Afrique-Asie constituera un autre projet phare moteur de développement et non pas seulement un projet social.

Ce ne sont là que des esquisses de suggestion qui doivent être approfondies au préalable pour le potentiel d’une démarche New MAD et d’un partenariat global pour le développement de l’Afrique qui est une composante prioritaire et majeure de ce nouveau paradigme de développement mutuellement garanti.

Salah Hannachi le 24 février 2020

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